« Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti »

A.Camus.

« J’aime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. »
Montesquieu

Voilà un article d’Eric Fassin https://www.nouvelobs.com/idees/20210409.OBS42515/les-coupables-ce-sont-les-victimes-par-eric-fassin.html clair, bien argumenté. Un exposé qui tranche par sa clarté avec la cascade des pamphlets logorrhéiques et chaotiques qui circulent, et dont on cherche vainement ce que veulent dire les auteurs. Il y a chez ceux-là tellement d’implicite et tant de déroulements approximatifs que seule la conclusion est claire. Bien abrupte cependant et toujours identique. On ne peut en cela obtenir rien d’autre que ce à quoi on est habitué comme si répétition valait pour argumentation. Car que dire d’un texte mal fagoté, au sens obscur, qui s’éclaire seulement quand il conclut par une sorte de slogan déjà vu et entendu maintes fois mais jamais étayé ?

Pour ces textes la critique est inutile, superflue. Mais celui-ci n’est pas de la même facture. Avec notre sociologue, au moins, le lecteur a de quoi s’accrocher et l’auteur ne fait pas l’économie d’une légitime volonté de se faire comprendre, si rare de nos jours, dans un certain milieu.

le racisme systémique

Seulement voilà, M. Fassin nous expose clairement des thèses sur le racisme qui ne nous satisfont pas. Commençons par ce constat intéressant : il nous dit que « la bataille porte bien sur la manière de définir le racisme. » Nous l’en remercions car, précisément, c’est dans cette définition que réside le nœud du problème. Les anti racistes, dit-il dans un bref historique du sujet, adoptent dès les années 90, « une nouvelle approche du racisme, moins idéologique que sociologique. Il s’agit, non seulement d’individus racistes, mais de mécanismes sociaux structurels : c’est ainsi qu’on parle de « racisme systémique ». » Merci tout de même à lui de préciser qu’il peut aussi exister des individus racistes et que nous ne sommes pas exclusivement devant un phénomène social structurel. Car, à en croire certains, on pourrait même douter de l’existence de ce racisme individuel ! On voit d’ailleurs dans son texte qu’il est bien obligé d’évoquer ce racisme individuel dès qu’il veut dénoncer Kebab, Enthoven ou Taguieff. Ce sont des individus qui pensent, écrivent, prennent leur responsabilités,… pas une mécanique sociale. Il en a besoin pour établir la ligne de séparation entre, d’une part, les ‘racisés’ qu’il soutient dans leur ‘lutte contre le système raciste’ et, d’autre part, ceux qui ne se rendent pas à ses raisons et les oppresseurs. Il faut forcément qu’il y ait quelque chose d’individuel dans des prises de position.

Il faut y croire

Mettons en évidence certains des dysfonctionnements de ce texte : La preuve irréfutable selon lui – et ses épigones – qu’il existe un racisme structurel, c’est que les autorités ne veulent pas le reconnaître comme tel. « En refusant, écrit-il, de nommer ce racisme systémique, et donc de le dénoncer en tant que tel, les politiques ont paradoxalement confirmé que leur responsabilité était bien engagée… » Voilà un argument bien étrange mais qui revient si souvent dans la bouche des « éveillés » (woke) que l’on ne peut être étonné. Il reproche à certains de n’avoir pas ses présupposés à lui. Tout simplement. Le problème, c’est qu’un présupposé, ça n’est pas démontré. Et donc on peut en contester le bien fondé. On croirait avoir affaire à un Saint Augustin moderne. Cet illustre prédécesseur affirmait : « Credo ut intelligam » = je crois pour comprendre. « On me dit : « Je veux comprendre pour croire. » Je réponds : « Crois pour comprendre. » rajoute le ‘Père de l’Église’ avec la conscience claire que c’est avec la foi qu’on est ‘sauvé’. Que l’on comprend. Mais bien sûr, M. Fassin n’en est pas là. Bien qu’il soit convaincu que seule la foi en ses croyances postmodernes pourrait amener les gens sur ses positions. Mais lui est sociologue, pas chrétien.

Il s’en réfère donc aux jeunes générations qui – selon lui – le rejoignent dans sa vision du « racisme systémique ». « C’est bien en ce sens que le comprennent les nouvelles générations. » écrit-il dans l’article. Ce sens = le racisme systémique. C’est cette adhésion de la jeunesse (et des sociologues sans doute aussi) qui semble ici justifier ses propos. On pourrait faire remarquer que même s’il n’a pas tout à fait tort, cette adhésion n’a rien d’aussi massif qu’il voudrait nous le faire croire ; surtout, qu’elle ne justifierait en rien ses propos. Dans les années Trente la jeunesse allemande a épousé les dogmes nazis et on ne voit pas en quoi cela pouvait justifier les fondements de cette idéologie. On peut aussi se souvenir du gauchisme post 68, mao, spontanéiste et libertaire dont certains avaient cru que la vague subvertirait « l’ancien monde », pour se rendre compte à quel point aujourd’hui tout ça, aussi massif que cela put être dans la société d’alors, n’est plus qu’un souvenir – agréable pour certains, désagréable pour d’autres.

On accuse les ‘racisés’ de racisme ?

Toute sa théorie tient dans l’a priori – incontournable pour lui – que seuls les ‘racisés’ sont victimes de racisme ; et donc la conception du racisme doit être ‘adapté’ à ce qu’il faut bien définir comme le fondement de cette idéologie anti raciste. Clairement, encore une fois, puisque « la bataille porte bien sur la manière de définir le racisme » celui-ci est défini par Fassin de façon appropriée, en fonction du but qu’on lui assigne. Là où le propos dérape beaucoup, c’est quand il nous dit : « En réaction, une contre-offensive a été lancée dont la rhétorique inverse le sens du racisme. Au lieu d’accepter que le racisme structurel engage notre responsabilité collective, elle pose que les véritables racistes seraient les personnes racisées. C’est le monde à l’envers. » écrit le sociologue. Au lieu d’accepter… ? Ce serait effectivement si simple et tout irait pour le mieux, n’est-ce pas ? Sauf que, quand il écrit que les véritables racistes sont les racisés, on se demande si c’est une mauvaise blague car, à l’évidence, dans n’importe quelle ethnie, religion, groupe ou sous groupe, etc quelqu’un peut tenir des propos, pratiquer des actes ou une violence racistes, personne ne dit que les seuls (véritables) racistes sont les racisés. À part lui, pour dénoncer ses contradicteurs. « Le racisme n’a pas de couleur. Il est peut-être même la chose la plus partagée au monde. » écrit Rachel Khan. Mais on en revient à la définition du racisme. Ce n’est pas la même.

Que faut-il penser des innombrables touites qu’a reçus la jeune Mila dans lesquels elle était traitée de sale française ? …ou de sale blanche, ou de sale gouine ? J’en passe. À partir de quel nombre peut-on qualifier ce genre de pratique de raciste ? À partir de quel taux de mélanine dans la peau est-on censé subir le racisme ?

Racisme individuel ou/et institutionnel

Bien entendu, on ne peut pas refuser a priori de discuter de « racisme institutionnel » : où, comment, etc. Mais encore faut-il avoir des idées précises et des éléments valables sur le sujet. Ce n’est pas du déni du « racisme systémique » que de dire que le racisme concerne une ou des personnes qui agissent parfois volontairement, d’autres fois involontairement – l’inconscient, la culture particulière dont on a été abreuvé, joue des tours. Les personnes en question sont censées être responsables de ce qu’ils disent et qu’ils font. Autrement, on en vient à dire qu’un noir qui est tabassé par la police est victime de racisme quelque soit alfa alors qu’un blanc qui se fait tabasser par un délinquant noir, ce n’est qu’un fait divers regrettable quelque soit alfa ! Faut-il admettre de faire du sous bourdieusisme (1) et donc accepter qu’il n’y a aucune place pour le libre arbitre dans le comportement des individus, que seules des déterminations sociales nous poussent à agir et que nous sommes entièrement conditionnés dans nos actions par des choses qui nous dépassent et dont on accomplit bien involontairement les desseins. Avec un tel système de pensée toutes les actions humaines sont étiquettables de la même façon car le sens que chacun des acteurs y met n’a aucune importance. « C’est la faute à la société », disent certains ‘innocents’ pour se disculper.

La ‘race’ et les races

Quand notre sociologue nous dit maintenant que « la race (au singulier), concept antiraciste, n’a rien à voir avec les races (au pluriel), catégories empiriques pour les racistes », on atteint le comble. Rien à voir, vraiment ? Pourtant, la race de Linda Kebab, policière, certains la voient – et pour ceux qui ne le verrait pas il y a son nom – c’est en tous cas en fonction de ça que son accusateur la traite d’ « arabe de service » ; de la même façon, la race du flic noir qui se fait appeler : collabo. Alors, une race particulière ou la ‘race’ (concept de sociologie antiraciste) ? Rien à voir ? De toute évidence, les accusateurs prennent dans ces deux cas le sens (très) commun du mot : race. Qui n’est pas la propriété des racistes, contrairement à ce que Fassin nous dit. Linda Kebab a un nom arabe donc, pour celui qui s’en prend à elle, c’est l’ « arabe de service », car il pense qu’en tant qu’arabe elle ne doit pas dire ça ! …parce qu’elle est arabe ! quant au flic noir, il a la peau noire donc c’est un collabo. Parce qu’il est noir ! Un noir doit être comment, pourrait-on demander ? Avec une capuche et un jogging au coin d’une rue ? On pointera l’essentialisation en entendant ça mais c’est bien le propos de ces accusateurs d’arabes ou de noirs qui sous entendent que ceux-ci doivent penser forcément comme eux. On se souvient de cette jeune femme noire dans une manif pour G. Floyd qui s’élevait contre l’idéologie Black Lives Matter en clamant : « I am free ! » = je suis libre.

À lire notre sociologue émérite on ne peut que se souvenir de cette phrase de Nicolas Eyguesier à propos de Foucault (2) : « Malgré ses engagements politiques Foucault reste un animal purement universitaire, dont le régime alimentaire est majoritairement composé de théories et de discours. Il manque souvent d’un minimum de bon sens à l’heure de juger la situation présente … » voilà qui s’applique à merveille à M. Fassin. Et d’ajouter : « on est souvent peiné [] par la naïveté et les aveuglements du professeur… » On pourrait être aussi peiné en lisant cet article si notre sociologue n’avait pas eu tant d’errements. Aussi contagieux que nocifs !

Nègre de maison, arabe de service

Finissons par cette citation dans laquelle le professeur nous explique la différence entre une injure ‘raciste’ et une autre qui ne l’est pas ! « Il ne faut pas se laisser abuser par ce faux bon sens : ce n’est pas la même chose. L’expression « sale nègre » se veut redondante : elle vise toutes les personnes noires. En revanche, « nègre de maison » cible seulement certains Noirs, accusés de faire le jeu de la domination raciale. La première formulation renvoie à une nature essentielle ; c’est donc une injure raciste. La seconde signifie au contraire une propriété accidentelle… » Encore une fois, l’argument sociologique fait foi : « sale nègre » est redondant alors que « nègre de maison » ne l’est pas. Quoi qu’on l’entende très souvent dans la bouche des rappeurs et de leurs suiveurs. Évidemment, comme Fassin n’est pas un flic noir travaillant à Montfermeil, il ne peut pas voir ni entendre à quel point la haine du flic en général, et plus encore du flic noir est forte et… redondante ; et occupe l’espace public. « …Nature essentielle ; c’est donc une injure raciste. » alors que « nègre de maison » n’étant qu’une « une propriété accidentelle » n’en est pas une. En étant un peu taquin, on pourrait dire qu’on se croirait à Byzance (3) avec de tels distinguos. Réfugions-nous dans la théorie afin de ne plus voir cette réalité qui nous échappe, nous suggèrent en fait Fassin et consorts.

En guise de conclusion

L’intérêt de ce texte d’Eric Fassin est qu’il expose son point de vue d’une façon honnête et claire, c’est rare chez les décoloniaux et nous donne l’occasion d’en faire une critique qu’on a voulu précise. Alors que ses épigones capables de nous servir une telle argumentation, sont trop convaincus d’être dans le Bien ( …et le sens du vent !) pour faire le moindre effort de clarté. D’où la nécessité impérieuse où ils sont de pratiquer l’exclusion des déviants et le déni de la réalité. On aurait pu passer au crible d’autres aspects (les réunions fermées aux blancs, l’antisémitisme, le défenseur des Droits de l’Homme, …par exemple) mais chacun saura le faire par lui-même en utilisant peut-être ce qui a été écrit ici.

On ne dira jamais assez que, pour des raisons historiques, aujourd’hui le vent pousse dans le dos des idéologies comme celles (au pluriel, car il s’agit aussi bien du néo féminisme, LGBTisme, etc promus par les « éveillés ») défendues par le professeur Fassin. Ces idéologies sont favorisées par une déculturation galopante et une dépolitisation profonde [voir plus bas la digression]. …Et aussi les deniers de quelques milliardaires, qui coulent à flot, ce qui n’est pas négligeable.

L’histoire n’est pas fixe, cette épreuve que nous subissons nous rendra peut-être plus capables de comprendre la nocivité de ces idéologies et d’en sortir plus forts. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ! » Mais cela n’a évidemment rien de mécanique, ça dépend surtout de nous, de ce que nous faisons.

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(1) Pierre Bourdieu, sociologue français, un des inspirateurs du « racisme systémique », pour lequel les structures sociales prévalent largement sur les initiatives individuelles.

(2) À lire dans la revue « L’Inventaire » de l’automne 2020.

(3) Rappelons que les byzantins n’ont cessé de se quereller pour des broutilles théologiques alors que les turcs avançaient et mettaient fin à leur civilisation.

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Digression : La dépolitisation parait évidente. C’est le cas globalement. Mais j’ajouterai que, individuellement, des gens jadis politisés se sont tellement assoupis sur leurs (pseudo) ‘lauriers’ qu’ils en viennent à être maintenant incapables de voir la réalité en dehors de leurs vieilles lunettes inadaptées. Beaucoup de gens aujourd’hui s’avèrent incapables de jauger la situation occasionnée par l’émergence des postmodernes de toutes sortes et se contentent de dire : ‘ça va dans le bon  sens’… quand ils y voient quand même quelque chose de gênant. Après tout, le progressisme est  » l’opium des révolutionnaires ! » et le nombre d’intoxiqués augmente énormément. Cette dépolitisation là est la plus difficile à supporter. Comme disait Nietzsche, le pire, c’est de voir un esprit, qui jadis fut libre, préférer être enchainé.