6/03/2021

La France des VALSEUSES

Il m’arrive de regarder des films anciens. Bien que n’étant pas franchement cinéphile, j’aime me plonger dans les ambiances que révèlent ces films. Quoi de mieux que « Hôtel du Nord » ou « Les enfants du Paradis » pour se rendre compte de la fascination pour les malfrats qui régnait dans les années 30 et 40. Encore dans les années 50, au-delà des films, les chansons de Mouloudji, comme « Rue de Lappe », nous plongent dans un univers de petites gens ayant choisi la marginalité, le vol, voire le crime.

J’ai revu récemment « Les Valseuses », film ‘culte’, comme on dit, des années 70. Du temps de mes vingt ans, on regardait les deux marginaux joués par G. Depardieu et P. Dewaere comme des héros des temps modernes. Goulûment. Cette ambiance de rupture avec l’ordre établi provoquait alors dans certains milieux une espèce d’euphorie et de fascination. Évidemment, il s’agissait essentiellement du milieu de la contestation politique qui enflait depuis mai 68 (1) et pénétrait un peu partout. Une foule d’étudiants en recherche de causes et de ‘ruptures’. L’aventure ! du mode de vie délicieusement kitsch du bohème chic à la ‘fureur de vivre’ des deux compères.

(1) en même temps qu’il perdait de sa substance.

Étant attentif au changement de mentalité qui aboutit, dans ces années-là, à l’admiration de ce type de marginalité, je notai dans les dialogues un détail plein de sens. Au début du film, le héros joué par Depardieu s’éxclame : « Ah, on est bien en France !», en constatant que la foule des habitants des immeubles où il venait de ramener la voiture que les deux compères avaient volée prenait parti contre les deux voleurs. Non, emprunteurs ! précisa son complice Dewaere. On peut essayer d’expliquer l’identification de la France avec la foule qui les conspue en s’opposant à leur larcin.

Dans la sécession où ils se trouvent avec la société, le reste du monde leur apparaît comme étant la France. Et, comme ils sont en rupture de banc, ils ne peuvent voir dans tous ces gens que ce que Cabus appellera les « Beaufs ». Ces personnages sans envergure, grégaires à souhait, répétant les mêmes sornettes en permanence, et ne voyant pas plus loin que leur vie répétitive et insipide. En somme, si l’on recule un peu le point d’observation : d’un coté, la foule qui suit son cours avec ses mœurs qu’elle rumine bon an mal an et de l’autre, des marginaux qui voient dans leur refus de ce mode de vie leur opposition à ce qui fait l’unité de tous ces gens « intégrés », comme on disait à l’époque, à savoir : la France.

Celle-ci était amenée à représenter – sans qu’on n’en prenne trop conscience – la permanence d’un mode de vie et de principes qui régissaient la vie sociale que beaucoup considéraient à cette époque comme particulièrement étouffante. Le rejet était assez fort, la France prit de ce fait, une connotation extrêmement négative. Elle devenait le creuset de toutes ces forces qui étaient hostiles à la vie intense et jouissive à laquelle aspiraient les contestataires, révolutionnaires, ‘ émancipés ’. Dans « les Valseuses » on peut voir de très nombreuses scènes où les deux complices cassent des vitres en toute insouciance, détruisent un magasin, volent un médecin qui a pourtant soigné l’un d’eux, etc. On pourrait dire qu’ils étaient dans une démarche complètement asociale. Plus de limites, plus d’obstacles. « Il est interdit d’interdire », comme se plaisaient à le dire certains étudiants quelques années auparavant, en Mai 68. En fait, on voit apparaître des scrupules moraux chez l’un comme chez l’autre des deux partenaires. Mais il n’y a aucune cohésion. Quand l’un déjante l’autre le retient et vice versa. La morale commune existe bien chez eux mais elle est toujours débordée. Il n’y a pas d’accord entre les deux, ils ne constituent pas une communauté avec des préceptes moraux communs. Ils sont comme tout le monde, agités par les pulsions mais aussi par une certaine retenue sauf qu’eux ne reconnaissent pas cette retenue comme indispensable pour vivre dans un monde humain avec les autres. Bien au contraire, le monde sera humain pour eux quand il se pliera à leurs désirs. On pourra dire que c’était l’esprit du temps de l’après 68, on peut dire aussi, comme d’autres l’ont déclaré assez promptement à l’époque, que c’était révélateur d’une immaturité, d’un stade infantile encore présent dans leur comportement …malgré l’âge avancé de certains.

Les années 70 voyaient donc La France reléguée au stade de ramassis de beaufs sans envergure, c’était l’air de ce temps ! Mais en dehors des films (nombreux à cette époque) évoquant ce désir de vie intense et ce besoin d’aventure (2) les admirateurs demeuraient plutôt sagement en train de consommer le spectacle de cette rupture au travers de ces films et de livres. En général, tous ces propos tenaient lieu de dérivatifs à tous ceux qui ne pouvaient, n’osaient ou n’étaient tout simplement pas capables de passer à l’action. L’admiration était grande, d’une génération globalement incapable de vivre comme ces marginaux et trouvait sa voie dans la contemplation des aventures des Valseuses et de bien d’autres. L’art (cinématographique mais pas seulement) remplissait leur vie. Mais enfin, le dadaïsme était mort depuis longtemps. Et comme disait A. Cravan « de quelque coté que je me tourne je ne vois que des artistes et j’ai du mal à rencontrer un homme. » Preuve que la critique de l’art avait été faite depuis longtemps. Et il y a loin entre feu l’artiste et les consommateurs d’art.

(2) « L’aventure au coin de la rue » _ A. Finkielkraut & Pascal Bruckner

La France comme repoussoir est une notion qui s’est généralisée à cette époque post soixante huitarde sur le terreau de la contestation politico artistique. Depuis, le phénomène de rejet n’a fait que progresser au rythme de la dépolitisation (galopante ces dernières années) et des substitutions que les idéologues du système trouvèrent pour remplir le vide existentiel (des jeunes générations surtout). Il fallait un monde nouveau, faire « du passé table rase » et aucune société ne peut se construire sur de tels fondements, de tels vides. Alors il fallut que le ‘ passé ‘ soit rejeté comme sombre et « moyenâgeux », obscurantiste, et qu’il devint de plus en plus effrayant d’immobilisme et d’ennui. Il fallut tout revoir de A à Z. Il y avait des mouvements politiques et revendicatifs, il a fallu tout déconstruire. De l’antiracisme au féminisme, furent érigées de bric et de broc des idéologies bizarres, floues, capables d’enthousiasmer les plus naïfs, les plus incultes et d’abasourdir ceux qui avaient encore gardé un brin de lucidité.

La France fut même remplacée en tant que repoussoir par « l’homme blanc hétérosexuel de plus de cinquante ans ». Encore plus radical ! Les beaufs étaient certes pas jolis, jolis ; maintenant les hommes blancs, etc sont franchement immondes. Toujours prêts à s’imposer dans un monde rempli de minorités opprimées et souffrantes. Qui défilent à la radio et à la télé pour dire à quel point elles sont réduites au silence et discriminées (3).

(3) Comme cette Thunberg qui est invitée aux Nations-Unies pour dire à quel point la jeunesse est bâillonnée dans ce monde ! À noter qu’elle fit une mise à jour de ces connaissances en 2019 : « La crise climatique ne concerne pas seulement l’environnement. C’est une crise des droits de l’homme, de la justice et de la volonté politique. Des systèmes d’oppression coloniaux, racistes et patriarcaux l’ont créée et alimentée. Nous devons les démanteler. »

Conclusion : Aujourd’hui et depuis quelques années déjà on se remet de cette mort du pays, du peuple, de la culture, de tous ces savoirs qui gisent dans l’inconscient et la conscience collectives. On a essayé dans ce texte de montrer comment la France a pu devenir un repoussoir pour des générations depuis les années 70 jusqu’à l’aboutissement, au couronnement de cette situation aujourd’hui.

Certains assument maintenant que le passé n’est pas une succession d’époques sombres et qu’il peut être un réservoir dans lequel puiser ce qu’il y a de meilleur… ! Comme le dirent le si lucide Pasolini et, avant lui, l’anarchiste Gustav Landauer.

Toujours est-il que le courant dominant est encore largement l’individualisme postmoderne pour lequel … « there is no society », comme le disait la mère Thatcher. Un vaste courant qui englobe des libéraux bon chic bon genre avec, en pointe, la bourgeoisie de gauche toujours à l’affût des innovations sociétales. Jusqu’aux diverses sectes libérales libertaires se drapant dans les oripeaux de la révolution – elles foisonnent dans la jeunesse estudiantine. Ces dernières lubies s’entrecroisent et s’unissent contre le vieux monde. Comme Macron qui veut, lui aussi, en finir avec ce même vieux monde. Et qui intitule son livre « Révolution ». Ça ne s’invente pas !

Il faut espérer que les jeunes générations sauront s’émanciper – et vite ! – de ces idéologies mortifères.

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Digression : Le fameux Eric Zemmour parle de ce film « les Valseuses » en ces termes : il faut le voir pour s’apercevoir qu’à l’époque [les années 70] on pouvait faire subir toute sorte de sévices aux bourgeois, c’était admis et salué. Sauf que, dans sa fureur anti gauchistes, il fait totalement fausse route car les héros délinquants faisaient leurs coups non pas aux bourgeois mais aux prolos des barres HLM de l’époque. Certes, aucun immigré ne s’y trouvait encore [on est dans les années 70] ; mais la première séquence se déroule bien dans une cité HLM. Où n’habite pas vraiment les bourgeois [le propriétaire de salon de coiffure fait exception]. La shampouineuse que nos deux aventuriers persécutent – avant qu’elle ne trouve sa voie en les suivant – n’a rien d’une bourgeoise non plus. Ni le fils de la taularde, etc.

Aspect intéressant dans le film : quand ils soulèvent le sac à main de la dame des HLM les jeunes du coin les poursuivent en courant, montrant une solidarité dont on a malheureusement perdu l’habitude aujourd’hui.

Le constat le plus simple serait que, de la même façon qu’aujourd’hui les malfrats de banlieue volent ou détruisent les voitures de leurs voisins de palier, ces délinquants français de souche tyrannisent des gens de leur condition. Mais les comportements « libertaires » des deux compères, Depardieu alias Jean-Claude et Dewaere alias Pierrot, enthousiasmaient les (petits ?) bourgeois gauchistes qui auraient bien voulu jouir d’aussi grandes capacités à vivre en liberté ; ils n’en avaient cependant pas les moyens.

Pour finir, il ne faudrait pas oublier l’intention de l’auteur du film [il s’agit d’une fiction et non de la réalité !] les dernières images du film sont très symboliques de l’impasse dans laquelle sont nos aventuriers : la voiture qu’ils ont eux-mêmes sabotée rentre dans un tunnel tout noir dont on devine qu’elle sera leur tombeau… Fin du film.