23/02/2021

L’anarchisme pour les « pas nuls ».

En voilà une histoire. Ce cher François Ruffin, député « insoumis » (à quoi?) s’est fendu d’un commentaire assez déplaisant envers l’anarchisme. Oui, vous avez bien lu : Ruffin parle de l’anarchisme ! Plutôt de l’anarchie et des anarchistes… L’ ‘aimable’ député accuse le pouvoir d’être …anarchiste ! Au premier abord, on peut être surpris devant une telle inculture politique. On peut même, à temps perdu, se demander s’il s’agit d’une provocation. Mais enfin, il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Ce n’est pas la première fois qu’un ignorant taxe d’anarchie le manque d’organisation de l’État.Plus rarement d’anarchistes les gouvernants eux-mêmes mais enfin…

Qu’a-t-il donc dit l’ « insoumis » ? eh bien, il a déclaré que « des anarchistes étaient à la tête de l’État ». Ces anarchistes seraient donc … : Macron et sa clique ! Bigre. Il rajoute que ces gouvernants « ne pensent qu’à laisser faire le marché ». Ce n’est pas la première fois non plus qu’un politicien de gauche nous fait le coup. On en a vu pas mal dans ce cas. Depuis le XIX°siècle. Et donc des gouvernants qui laissent faire le marché, voilà qui éclaire sur le point de vue de Ruffin. Le manque d’État, pour lui, signifie anarchie. L’affaire est entendue. C’est niais. Peut-être pouvait-on attendre mieux de lui. Mais enfin, les faits sont là. Il ne sait pas ou bien il ne veut pas savoir ce qu’est l’anarchisme. Quelle importance ?

Comme il y eut quelques réactions de la part d’anarchistes mieux pourvus que le député dans la connaissance du mouvement révolutionnaire, un commentaire plus approfondi de cette intervention du député LFI semblait inutile dans un premier temps. Mais… vint un commentaire d’une figure de proue de la gauche extrême – …se proclamant anarchiste ! – qui s’est fendu d’un texte sur le sujet.

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Quel blasphémateur, ce Ruffin ! aurait-il pu dire. Pourtant, c’est un brave type de gauche avec qui on pouvait avoir des rapports « fraternels » ! si fraternels qu’on en oublierait que les anarchistes furent exclus de l’Internationale Socialiste par deux fois, la deuxième définitivement. Et puis voilà maintenant que notre Ruffin se met à divaguer, quel dommage ! Pour des raisons certainement obscures et qui mériteraient une franche discussion entre « frères » de lutte. Il a fallu donc qu’un Yannis Youlountas – c’est de lui qu’il s’agit – lui fasse une leçon d’anarchisme. L’anarchisme « pour le nul » en quelque sorte.

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De long en large le texte de YY (1) s’épanche sur les liens de fraternité qu’il devrait y avoir entre la gauche (LFI en l’occurrence ) et les anarchistes. Ah, si tous les gars du monde voulaient s’ donner la main … on en ferait, une ronde !

Le voisinage ou le cousinage, ou la proximité simplement entre l’anarchisme et l’idéologie de Ruffin – ou de ces petits copains de la LFI – sont pour notre anar LFI compatible, une évidence. Fraternels ! Certes, comparé au Mélenchon il paraît plutôt sympathique. Question : le fait qu’il soit un des « moins pires » dans son parti lui confère-t-il pour autant la proximité que certains anarchistes comme YY lui attribue.

Quelques accointances de temps à autre. On a pu se retrouver parfois dans quelques manifestations contre la politique de Macron. On a même eu droit à un film de Ruffin sur les Gilets Jaunes, film qui a circulé et suscité l’intérêt parmi ces derniers.

Mais ça ne va pas bien loin. Alors quoi ? Il ne s’agit pas de dire que ce monsieur n’est pas assez radical ni insuffisamment écolo. Ni assez féministe, LGBTphile ou ceci ou cela. Comme le ferait n’importe quel gauchiste (anarchiste ou pas, (2)). Non, lui et nous (3) ne sommes pas du même monde ! Et il semble bien que YY – qui lui envoie de « fraternelles » critiques – est plus près de Ruffin que de l’anarchisme que nous prétendons défendre …parfois (quand les anarchistes autour de nous ne sont pas trop ineptes).

(1) https://www.monde-libertaire.fr/?article=Lettre_ouverte_a_Francois_Ruffin

(2) car l’anarchisme est devenu malheureusement pour beaucoup ‘un gauchisme comme un autre’, selon l’expression de Michéa.

(3) Il est possible de se sentir anarchiste quand les anars bobos débiles nous en laissent le loisir. Il arrive que, voyant l’état des troupes anarchistes, on tourne la tête et regarde ailleurs !

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Lisons donc les mots de Ruffin : vu la façon qu’il a d’incriminer les anarchistes on comprend comment il conçoit son « socialisme ». Une phrase comme « il ne pense qu’à laisser faire le marché » laisse voir la conception qu’il a de la lutte contre le capitalisme. Et de fait, depuis longtemps, la gauche (ancienne, celle qui n’avait pas versé dans le postmodernisme) n’a eu qu’une idée en tête : faire une politique ‘keynésienne’ dans laquelle l’État redistribuerait (un peu) les richesses aux plus démunis. Le rôle de l’État dans cette sorte de …’socialisme’ est primordial, c’est le pivot de la redistribution des richesses préemptés sur les bénéfices obtenus en imposant les bourgeois. Ce fut le programme de la social démocratie depuis cent ans. En Scandinavie, en Angleterre, etc. C’est, par conséquent, ce qui – pour ces gens-là ! – différencie la gauche de la droite libérale. Cette droite libérale ayant une tendance ‘naturelle’ à accorder peu de place à l’État dans l’économie et à laisser faire la bourgeoisie prédatrice.

Moins d’État ? Voilà, on vous a identifié, rugit Ruffin. Les anarchistes sont au pouvoir ! Et voici pourquoi Macron est un  » anarchiste « , selon lui.

N’oublions pas, par ailleurs, que les économistes américains les plus féroces se sont fait appeler … » libertariens  » ! parce qu’ils voulaient moins d’État… que les libéraux ordinaires. Ça suffit à un petit esprit comme celui de Ruffin pour en conclure que les libéraux et les libertaires finalement… c’est à peu près pareil ! De quoi faire retourner dans leurs tombes les premiers « socialistes » (du début du XIX s) qui voulaient accorder primauté au lien social, à la société sur l’économie et la compétition qu’elle suppose.

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Alors YY, pour demander des comptes à son ‘frère’ Ruffin, nous ressort le bréviaire anarchiste du XIX° s. Comme si nous y étions. Pour un peu il nous dirait qu’il est contre l’autorité ! Il est toujours étrange que ceux qui clament parfois : « Tout le pouvoir aux Soviets, aux Conseils Ouvriers » se cabrent contre l’autorité. « Tout le pouvoir » signifie bien qu’ils exercent une autorité…, non ? Mais rendons à Yannis ce qui appartient à Youlountas, il ne dit pas ça et se dit contre « la forme autoritaire de la société ». Soit, c’est mieux car pour ce qui est de l’autorité, on ne peut guère s’en passer dans quelque société que ce soit. Elle est un fondement du lien social. L’autoritarisme, c’est autre chose, une déformation de la première. Et, entre les deux, il y a un espace considérable. Certains « anars » dont on constate l’ « égoïsme » (… qui en sont restés psychologiquement au stade infantile) n’imaginent pas du tout, d’ailleurs, combien ils sont loin de tout anarchisme.

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Mais, au lieu d’aller droit au sens que Ruffin donne à son propos, YY préfère « noyer le poisson ».

Ruffin dit ce que disent tous les socialistes étatistes à savoir qu’il est nécessaire d’avoir un État fort pour diriger l’économie : c’est ça, le socialisme pour eux ! prenez l’économie telle qu’elle est, construisez un Etat assez fort pour qu’il puisse gérer un zeste de mesures dites sociales et maintenant il faut immédiatement faire suivre le social par « écologiques » et vous aurez le pouvoir ‘socialiste’.  Le député dit plus loin : « Ils installent un état d’anarchie qui rend le pays incapable d’agir. » On ne peut être plus clair. Au lieu donc d’aborder sa critique au député LFI dans ce sens YY préfère s’engager dans un tout autre chemin est-ce pour ne pas s’opposer à lui ? pour conserver malgré tout des liens « fraternels » auxquels il a l’air de tenir énormément ?

Que dit-il donc ? Que c’est la critique de l’idéologie libérale-libertaire que Ruffin cible dans ses interventions. Alors là, évidemment, il aura plus de chances de trouver un accord avec lui. Parce que le libéral libertaire – bien que le mot ne lui plaise pas – c’est un domaine où chacun des deux peut trouver son compte. YY y voit un peu comme son identité anarchiste.

Cette idéologie est, selon lui, une critique de droite pour laquelle les anarchistes et les libéraux, ben, c’est pareil ! C’est là qu’il voit le fondement de l’utilisation plusqu’abusive par Ruffin du mot anarchiste. Délaissant « L’État incapable d’agir », YY préfère donc regarder ailleurs.

Notre épigone anarchiste préfère y voir une attaque contre les anarchistes qui seraient semblables aux libéraux « aussi élitistes, égoïstes et je-m’en-foutistes ». Dans la sphère privée ? En matière politique ? économique ? On ne sait pas trop. Ça ressemble à un jugement moral. Ce qui est bien étrange. En fait, YY n’a pas de capacité à sortir de son univers étriqué. Il ne peut pas voir le sens de ce que dit Ruffin parce qu’il ne peut que se sentir attaqué dans son identité anarchiste. Ô combien sclérosée, par ailleurs.

En effet, à lire quelques paragraphes, on se croirait revenu au XIX°s. Les formules répétées depuis un siècle et demi avec lesquelles on n’a rien pu ni su faire reviennent sans plus d’efficacité sur le réel. « Opposés en tous points à la société autoritaire, inégalitaire et haineuse, écrit-il, dans laquelle nous étouffons, ils [les anarchistes] proposent, au contraire, une société libertaire, égalitaire et fraternelle. » C’est beau, tellement beau. Très abstrait tout de même ! On reprend aussi le terme « haineux » qui fait florès depuis quelques années dans le milieu journalistico politique. Pas anarchiste du tout. On atteint le point crucial quand advient l’alignement supposé de Ruffin sur « une partie de la gauche » flanquée de « l’extrême droite ». Nous y sommes. Point Godwin de la gauche : l’extrême droite ! Pour un frère de lutte, ça la fout mal !

Il se trouve que Ruffin avait en plus dénoncé les antifas comme une « police de la pensée ». Cela paraît, à mon sens, un peu réducteur ; police de la pensée certes, leurs agissements cependant ressemblent souvent à ceux de la police – tout court ! Des gens qui viennent dans les manifs, y attaquent les flics mais aussi bien des manifestants – en s’emparant parfois de la manifestation contre la volonté de ceux qui s’y trouvent… C’est faire preuve d’un autoritarisme assez avancé. Et d’une inconscience crasse vu les risques qu’ils font courir aux autres manifestants. D’une part. Ensuite, ils osent même – ces anti autoritaires-là – exclure de la manifestation des gens qui s’y trouvent ou saccager les stands de quelques-uns qui ne leur paraissent pas dans la bonne ligne. Des choses que fait aussi la police officielle. Dans le fond, des pratiques assez proches.

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Entrons un peu dans le détail. Quand il écrit : « il y aurait une collusion entre libéraux et libertaires. » YY ne semble pas bien comprendre que l’idéologie libérale-libertaire n’est pas l’alliance entre deux groupes, l’un constitué de libéraux et l’autre de libertaires qui se seraient rapprochés et auraient fait alliance, mais bien d’un seul groupe (sans doute très hétérogène) mais dont l’idéologie résulte des aspirations libertaires diffuses depuis 68 qui se sont maintenues uniquement dans le cadre de la société libérale et, sciemment, en s’accommodant, se mâtinant d’aspirations libérales.

Cohn Bendit est le parangon de ce glissement progressif de l’anarchiste vers le libéral politique et surtout économique et sociétal. Toujours d’accord sur toutes les réformes sociétales de ses amis libéraux qu’il soutient activement. Aux basques de Macron et du macronisme.

On peut aussi compter dans ce groupe quasiment toute la rédaction du Libé des années 70.

On peut se poser la question : Que s’est-il passé ? qu’est-ce qui a présidé à la naissance d’un courant aussi bâtard que celui-là ? Le constat qu’ils ont fait à la fin des années 70 fut qu’ils pouvaient conserver leurs convictions libertaires dans un monde où règne le marché, la démocratie représentative, un développement technologique qui ne leur a jamais posé problème. Ils se sont incrustés dans la société libérale en édulcorant leurs aspirations libertaires afin qu’elles rentrent en osmose avec les aspirations libérales. Leurs convictions libertaires demeuraient dans le domaine « culturel » et n’en devaient pas déborder. Force fut de constater que ces deux aspirations ne se sont pas franchement heurtées. Chacune à son domaine et le libéral libertaire est …heureux ! Ainsi cette galaxie libertaire, en recyclant ses fantaisies, se rendit vite compte qu’elle n’était pas si opposée que ça à la société du spectacle et de la marchandise avec laquelle elle finit par s’accommoder prestement et avec application.

Comme l’écrit brillamment Jean-Pierre Le Goff : « la dynamique contestataire des années 60 est morte depuis longtemps, lui a succédé un nouveau conformisme de masse paradoxalement issu de cette contestation. C’est ce que ne parviennent toujours pas à comprendre quelques soixante-huitards attardés et leurs descendants. » Quelques soixante huitards dont Cohn Bendit qui se croit toujours dans le prolongement de ses prestations révolutionnaires estudiantines. YY fait-il partie des descendants dont il est question ici ? Ne le connaissant pas assez on ne s’avancera pas. Mais ce qui est écrit dans son texte laisse à penser que la « réactualisation » libérale-libertaire de l’anarchisme ne lui est pas si insupportable. Seul l’expression lui semble malheureuse. Quant aux idées et aux comportements …?

Ces libéraux libertaires sacrifièrent donc au règne de l’individu-roi car c’est bien de ça qu’il s’agit quand on parle de pensée libérale. Au contraire de l’anarchisme pour lequel l’individu existe en tant qu’il est socialisé, qu’il fait partie d’un tout qui a une histoire, des coutumes, des modes de vie. YY n’en dit pas lourd ; il parle seulement de la regrettable formule clouscardienne : libéral libertaire *.

Si Clouscard ne l’avait pas inventé elle aurait germé dans un autre cerveau parce que… la réalité libérale-libertaire était là sous ses yeux et se trouve encore sous les nôtres ! Voilà une pensée qui fut élaboré pour rendre compte de cette NOUVELLE réalité. Mieux vaut réfléchir et penser le monde tel qu’il est que d’ânonner les théories du XIX°s que tant d’anarchistes vont répétant à l’infini comme une liturgie dont le sens s’est perdu au cours des années. Et quand YY veut justifier son intervention vis à vis des migrants qu’il reçoit avec ses amis en Grèce il ne trouve d’autre motivation à invoquer que …l’amour ! C’est beau, l’amour, là encore, mais ça ne remplace pas la réflexion, l’élaboration politique et morale. Le recours à l’amour comme seul moteur de l’action politique, c’est l’humanitaire dans toute sa splendeur ! Une dégradation de la pensée politique. « L’indignation tient lieu de pensée et de morale. » Mais y voit-il, YY, quelque chose à redire ?

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Il y a un phénomène aussi inquiétant (peut-être plus) que les niaiseries de Ruffin et consorts, qui court en filigrane dans les propos de YY. C’est la revendication qu’affectionnent ces jeunes hébétés qui empaquettent tout avec leurs babillages postmodernes, néoféministes, islamo gauchistes, racialistes, intersectionnels, etc. Et ils peignent tout ça en rouge et noir parfois. Dans tous ces cas, l’anarchisme ne ressort pas grandi…

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* Digression : la société d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’interdiction du plaisir dont se repaissent des franges importantes du gauchisme sociétal. On n’est plus dans les années 60 où on pouvait s’opposer au conformisme ambiant soutenu par le pouvoir. L’ambiance sclérosée et corsetée contre laquelle Reich pestait dans les années 30 n’existe plus depuis l’après 68 qui a consacré la jouissance des plaisirs individuels et ce sont en partie les ex soixante huitards (anars ou pas) qui ont favorisé cette reconversion du capitalisme. « De nos jours, la pire des illusions que puisse entretenir un militant de gauche, c’est de continuer à croire que ce système capitaliste, qu’il affirme combattre, constitue par essence un ordre conservateur, autoritaire et patriarcal, dont l’Église, l’Armée et la Famille définiraient les piliers fondamentaux. » rappelle Jean-Claude Michéa. D’où le bien fondé de ce concept de libéral libertaire dont le contenu a inspiré tant de publicitaires. Sur quoi renchérit PMO : « le capitalisme technologique, qu’on le nomme société du Spectacle, société de consommation, société post-industrielle, post-moderne, est tout sauf raciste, sexiste, xénophobe, homophobe, etc. C’est au contraire une condition de sa prospérité que d’être aussi inclusif, ouvert, égalitaire que possible envers les identités de genre, de sexe, d’ethnie, de religion. » Ainsi toutes les portes sont ouvertes. La société d’aujourd’hui est aussi ‘ouverte’ (l’open society du milliardaire George Soros !) que les Cohn Bendit la voulait en son jeune temps. Et pourtant, elle n’a rien qui ressemble à la société libertaire pour laquelle tant d’anarchistes ont donné leurs énergies et leurs intelligences ! Malgré ça, il y a encore des imbéciles pour croire que les slogans de l’époque ont – encore aujourd’hui – une quelconque validité : et notre « anarchiste » Cohn Bendit de dire en 2014 avec un enthousiasme et une satisfaction non feinte qu’on reprend encore et toujours – même à Hong Kong – le slogan : « Soyez réalistes, demandez l’impossible! » Que dire sinon que c’est le genre de propos que l’on voit aujourd’hui repris par les bobos bien casés qui n’ont toujours pas soigné leurs problèmes psychologiques. Ne parlons pas des publicitaires ! À l’échelle de la société, on a un monde d’individus, de monades dont la préoccupation est de satisfaire leurs désirs… de n’importe quoi. Pour le plus grand bonheur de l’industrie qui s’ouvre ainsi de nouveaux marchés !