Innovations technologiques et  « progrès »…

08/10/2020

Est-ce que (toutes) les innovations technologiques sont des « progrès » ? Telles est la question posée lors de l’introduction au débat du Café Citoyen le 7 octobre 2020 à Béziers. Il s’agit bien évidemment d’une réponse à Macron qui déclarait que la 5G est un progrès indiscutable et que la France – étant un pays de progrès – ne peut pas en refuser l’installation. Les opposants ne peuvent dans ce cas être que des passéistes. Comparables aux Amish, véritables fossiles vivants aux yeux du président !

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Il est évident que, confrontés à ce type de questions, on fait le tri entre le bon et le mauvais progrès. Entre la médecine qui guérit toujours mieux les humains, d’un côté. Et de l’autre, les pesticides qui détruisent les humains et la nature (ça y est, tout le monde est d’accord maintenant, il en a fallu du temps…!) ainsi que les centrales nucléaires qui font courir des risques énormes (voir Fukushima). Le tout en apportant – faut-il s’empresser de préciser – quelques contre parties évidentes. Par exemple : les pesticides aident les agriculteurs dans le contexte de l’agriculture industrielle à obtenir des produits propres à la vente. De même, les centrales nucléaires apportent à une société en besoin perpétuel d’énergie électrique, l’électricité dont elle a besoin. 

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Il faut tout de suite préciser que les progrès de la médecine – constituant le pôle éminemment positif du « progrès » – ne sont pas indépendants de ceux dans d’autres domaines. Pour construire des médicaments qui soignent toujours plus efficacement, il faut une industrie chimique – …mais pas seulement chimique ! – qui soit florissante. Il faut aussi un appareil industriel conséquent afin que l’industrie pharmaceutique puisse se développer. La recherche médicale a aussi grand besoin d’appareils sophistiqués construits avec des matériaux et des techniques appropriés. Une médecine de pointe ne peut s’entendre qu’avec une industrialisation …de pointe ! Que pourrait-on diagnostiquer sans radiographie, scanner, IRM, etc ? Tous instruments de haute technologie.

Or, « une fraction toujours plus importante de la population se rend compte que la dynamique de développement initiée par la révolution industrielle est devenue mortifère et conduit à la catastrophe, d’un point de vue écologique par dévastation de la nature, d’un point de vue anthropologique par dévastation des cultures humaines. » (1) En conséquence, les pouvoirs en place justifient la fuite en avant par quelque chose de fort : ce sont précisément les progrès de la médecine qui sont invoqués régulièrement ! Inversement, l’argument le plus susceptible d’être entendu pour disqualifier une innovation technologique est l’impact négatif qu’elle pourrait avoir sur la santé des gens. Y aurait-il un risque pour la liberté ? Voilà qui, pour certains, ne posent pas un gros problème. Parler de l’impact néfaste sur la santé est beaucoup plus porteur.

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Ce que l’on peut remarquer aujourd’hui avec la 5G, que certains critiquent et d’autres défendent, c’est que cet affrontement est identique à ceux qui ont eu lieu lors de l’avènement des OGM, des nanotechnologies, des gaz de schistes, etc. À chaque fois, il y a d’un côté les défenseurs des ‘innovations’ qualifiées de progrès ( parfois décisifs, selon les thuriféraires ! ) par le pouvoir en place et, de l’autre, les opposants dont on dit qu’ils sont des passéistes incapables de regarder vers l’avenir. Le parti pris du « progrès » par le pouvoir (économique d’abord mais ensuite aussi politique) n’est pas systématique, ce qui laisse supposer que ces gens-là analysent les innovations technologiques (selon leurs propres critères !) en amont avant de prendre parti. Analyse qu’ils dénient au commun des mortels quand eux ont estimé les nouvelles technologies comme acceptables ou souhaitables. Quand l’opposition est trop virulente ils finissent parfois par renoncer – cf OGM, gaz de schistes – et quand l’opposition est par trop faiblarde ils laissent passer l’orage – cf les nanotechnologies – et parviennent à leurs fins après usure des opposants.

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Comme nous l’avons déjà évoqué au dessus la conscience de la destruction de l’homme et de la nature progresse dans toutes les couches de la société. Et les progressistes (partisans inconditionnels du « progrès ») affrontent les passéistes, immobilistes, réactionnaires, etc qui s’opposent à l’innovation en arguant de cette destruction. Qu’il s’agisse de la biodiversité qui se rétrécit de jour en jour, des forêts primaires qui disparaissent, des océans saturés de plastiques ou du climat qui se détériore on en vient vite à la conscience d’une nécessaire remise en cause du système industriel qui nous a conduit à cette impasse : la Terre risque fort de ne plus être habitable par les humains dans un avenir pas si lointain. Le capitalisme ne détruira pas forcément la planète mais la rendra sans doute inhabitable par les humains.

D’où la nécessité de rejeter tant qu’il est temps les innovations qu’on nous assène comme indispensables mais qui, pour sûr, accéléreront ce mouvement de destruction.

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La situation vis vis de l’innovation qu’est la 5G n’est donc pas une nouveauté. On peut quand même noter le style macronien inimitable : les opposants sont comme les « amish », clame le président au sommet de son art. La comparaison n’est pas innocente. Que font les « amish » – les vrais ! – quand une de ces innovations leur est accessible et proposée ? Ils discutent de ce que celle-ci leur apporterait, non pas individuellement comme un libéral d’aujourd’hui voyant toute la réalité à travers le prisme de son intérêt individuel, mais en tant que groupe ayant une idée de la vie bonne autour de principes partagés (2). Et, en fonction de cela, ils ont décidé de ne pas se brancher à l’électricité mais d’accepter l’éclairage au gaz. Voilà qui paraît déraisonnable – étrangement ! – au président. Car lui ne jurera que par l’intérêt économique une fois de plus. Une vision dans laquelle tous les intérêts égoïstes peuvent se reconnaître. Or, depuis le XIX°s on sait que le but de l’économie n’est pas, comme le disent les économistes et les publicitaires de toute sorte, de satisfaire des besoins mais bien de… « faire de l’argent ». On ne se faisait guère d’illusions jadis quand on appelait « vices privés » l’appât du gain (3). La conséquence, c’est que sous l’influence de ces initiatives privées le monde ne cesse d’être chamboulé par ces innovateurs avides de gain qu’aucune morale commune ne retient plus. Ni la religion ni la tradition ni les mœurs ni même aujourd’hui le simple bon sens. Nihilisme de l’idéologie libérale. Il y a donc un impact important sur le monde qui évolue constamment.

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La nature en est bouleversée et ne parvient plus à se régénérer comme elle le faisait précédemment ; ainsi les humains perdent leurs repères traditionnels. Les processus économiques fonctionnent comme une révolution permanente. Révolution qui abîme la nature et les humains.

Si nous vivons plus longtemps grâce à la technologie médicale nous avons aussi plus de cancers. Les corps n’ont pas la capacité de se protéger dans le nouvel environnement toxique. C’est aussi le mauvais coté des technologies modernes dont on découvre à quel point elles sont mortifères. Et pourtant elles sont censées nous apporter la sécurité, le bien-être ! Parfois la technologie médicale ne fait que soigner les maladies que ses cousines industrielles induisent.

On peut dire que la nécessité du « progrès » est ce qui permet de poursuivre le développement des diverses technologies et pérennisera le monde dans lequel nous vivons. Faisant ainsi démesurément gonfler les problèmes qui apparaissent de plus en plus oppressants.

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Toutes les innovations de ce monde capitaliste sont apparues sans qu’il y ait le moindre consensus démocratique sur leur mise en œuvre. L’automobile, pour ne parler que de cette machine dont tout le monde ou presque possède un exemplaire, a été de plus en plus acceptée comme un moyen de transport universel autour duquel l’urbanisme des métropoles s’est construit tel qu’on le voit aujourd’hui. Le processus d’expansion de l’automobile a été géré par les politiciens et les technocrates afin que notre monde soit celui de la voiture. La marque même d’un pays sous développé étant de ne pas avoir de bonnes routes permettant une circulation automobile incessante. Et on est considéré comme chanceux d’avoir du boulot à quelques kilomètres parce que – en voiture, bien sûr – on ne met que quelques minutes pour y aller.

Le monde humain est fait à l’image de l’automobile ! Il serait probablement plus juste de dire que les humains se sont adaptés à ce mode de transport plutôt que de dire que l’automobile a répondu aux besoins des humains.

(1) Olivier REY l’idolâtrie de la vie (2020).

(2) Il paraît beaucoup plus difficile certes à un monde comme le nôtre de produire des discussions vu les millions de personnes qui devraient se concerter et la divergence foisonnante d’avis contradictoires sur la vie digne d’être vécue. C’est un problème majeur : il n’y a plus de bonne vie unanimement ou même majoritairement reconnue comme telle et, plus ça va, plus les divergences s’accentuent au plus grand bonheur des employeurs et des marchands.

(3) la fable des abeilles – Bernard Mandeville (1714)