En cette fin du mois de janvier, Béziers a (enfin) libéré la parole. Ce n’est évidemment pas la parole officielle promue par les autorités municipales. Celle-ci ne s’est pas exprimée à l’aide des subventions de M. Ménard et n’a bénéficié d’aucun des ponts d’or construits pour les ténors, chantres de la « nouvelle droite » et autres maniaco-dépressifs des plus étranges maladies séniles des intellectuels bourgeois. C’était une parole de révolte et de révolution !

Une première donc à Béziers : Miquel Amoros, militant et théoricien anarchiste venu de Barcelone, a prononcé une conférence intitulée : « les libertaires et la gauche du capitalisme ».

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I_       Celui-ci a, dans un premier temps, exposé sa vision des classes moyennes et du citoyennisme, idéologie propre de ces classes.

Un constat s’impose pour commencer : « il n’y a plus de classe en lutte mais une société de masse à la dérive » car « aujourd’hui l’ouvrier est la base du capital et non sa négation. »* La classe ouvrière n’est plus « à côté, extérieure et opposée au capital, avec ses valeurs propres » ( comme cela a pu être le cas il y a quelques décennies ) et, en conséquence, « le salariat et les valeurs marchandes se sont généralisées ». Le constat est donc assez clair sur le monde ‘unidimensionnel’ dans lequel nous vivons. Ce n’est pas nouveau mais M. Amoros insiste sur le fait que l’opposition pratique entre les propriétaires des moyens de production et les classes prolétaires n’est plus opérante. On peut le regretter mais le fait est là : la classe révolutionnaire a jeté l’éponge.

Il faut préciser que si on parle de la société de masse (qui donc suit cette société d’opposition de classe) cela n’implique nullement que celle-ci existe dans une uniformité des conditions ; en fait, il y a plutôt une fragmentation et une hiérarchisation. « Un de ces fragments joue un rôle essentiel : les classes moyennes salariées (middle class). » Il s’agit des « couches de salariés diplômés liés au travail improductif. » La classe moyenne situe son action politique à l’intérieur des institutions étatiques : « l’État est le médiateur entre la raison marchande et la société civile ou bien entre les intérêts privés et l’intérêt public, vu celui-ci comme intérêt « de classe ». » Comme il n’y a plus de classe agissante dans une perspective anticapitaliste révolutionnaire, «dans les pays de l’Europe du Sud l’idéologie citoyenniste exprime parfaitement la réaction des classes moyennes devant la vexation subie.» En effet, la crise économique la prive des avantages et de la stabilité dont elle pouvait profiter jusqu’à présent à l’intérieur du système. Celle-ci « considère la soi-disant “démocratie”, c’est-à-dire le système parlementaire des partis, comme un impératif catégorique, et la délégation comme une condition sine qua non. » En dehors du système représentatif, qui est le système par lequel la bourgeoisie s’est historiquement imposée, pour cette classe moyenne, il n’y a point de salut.

De sorte que « les partis citoyennistes s’expriment au nom d’une classe universelle qui n’est pas le prolétariat mais la citoyenneté [comme on dit la Chrétienté] et dont la mission consisterait uniquement à corriger une démocratie “de mauvaise qualité” avec des bulletins de vote. » On peut donc dire que « le citoyennisme …est la gauche du capitalisme. » On voit, d’autre part, que « létablissement de nouvelles majorités politiques “de changement” avec celle-là est indispensable pour garantir une “gouvernance”, car personne ne souhaite de rupture sociale, même ceux qui courent après une dislocation nationale. » (1) Dans cette perspective de changement ‘subtil’ « les agitateurs de la veille deviennent vite des gestionnaires responsables le lendemain de leur installation. Le reste des mortels doivent se contenter du rôle de spectateurs passifs du jeu mesquin de la politique. » On a commencé à voir cela dans les municipalités gérés par les rassemblements « citoyens ».

On use donc dans ces milieux d’« un certain verbiage patriotique anti “Merkel” ou anti “troika” » mais jamais en s’opposant à la logique de marché : « On veut bien un État social souverain “dans le cadre de l’Union européenne ”, c’est-à-dire, qui s’entende bien avec les finances mondiales. ». Et comme il faut bien meubler le vide de l’action politique on invente un « assaut aux institutions », « ersatz ridicule de la “prise de pouvoir” léniniste qui s’appuie surtout sur les électeurs conformistes déçus par les partis traditionnels ». Il ne s’agit évidemment pas, pour les citoyennistes, de « changer la société mais de gérer le capitalisme – dans l’eurozone ou, à la limite, hors de celle-ci » en sauvegardant les intérêts des classes moyennes.

On ne peut s’étonner que « le dialogue et le pacte so[ie]nt leurs armes, et non les mobilisations et les grèves générales. ». « Les classes moyennes, plus qu’aucune autre, sont pacifiques et branchées : la peur et le réseau déterminent leur identité. A l’état pur, c’est-à-dire, sans être contaminées par d’autres couches plus perméables au racisme ou à la xénophobie comme les agriculteurs endettés, les retraités effrayés et les ouvriers déclassés, elles aspirent seulement à un changement modeste et tempéré de l’intérieur. » Et, de fait, « les partis citoyennistes “au pouvoir” doivent se contenter d’actes symboliques. » Plus que jamais la solution, c’est …d’y croire !

« Dans le sud de l’Europe la crise est interprétée comme un démantèlement de l’État-providence et un problème politique. » Le rôle des partis citoyennistes sera donc de le restaurer. On remarquera qu’en France la quête du retour au compromis social des années 50 est toujours présente dans les esprits de la gauche (de gauche).

« Au nord [de l’Europe] avec l’État-providence qui se tient plus ou moins, elle est plutôt vécue comme une invasion d’immigrés islamistes et une menace terroriste, donc comme un problème de frontières et de sécurité. » Il est patent que dans les pays du nord on ne veut pas partager ce qui reste de l’État-providence avec les migrants alors que dans les pays du sud où il y a bien moins à partager la pression des partis xénophobes est moindre. Autre constat : « La division internationale du travail concentre l’activité financière au Nord et relègue le Sud au rang de zone résidentielle et touristique étendue. C’est pourquoi le Sud est majoritairement pro européen et opposé à l’austérité, alors qu’au Nord c’est tout le contraire. »

« Les libertaires doivent comprendre cet état des choses comme typique de la nature ambivalente de ces classes-là [les classes moyennes], qui se laissent conduire par la situation immédiate. Il faut les démasquer et déclencher des mouvements contestataires autonomes sur le terrain social et quotidien “à défendre”. Mais on peut dire encore une fois que si les conditions objectives sont là, les conditions subjectives sont plus absentes que jamais. Aujourd’hui les classes moyennes ont l’initiative » Dans cette perspective, il faut « s’appuyer sur des relations extra-marchandes que le capitalisme n’a pas réussi à détruire ou dont la mémoire n’a pas été effacée. Cela signifie également un retour à une manière de penser solide ». En effet, « la critique de la conception bourgeoise post-moderne du monde est urgente car il n’est pas concevable d’échapper au capitalisme avec une conscience colonisée par les valeurs de sa domination. ». Il convient de «  jeter à la poubelle tous les fétiches du royaume de la marchandise : le parlementarisme, l’État, l’individu “machine désirante”, l’idée de progrès, le développement, le spectacle… mais pas pour se contenter avec des versions « antifascistes » ou « nationales ». »

« Il ne s’agit pas non plus d’élaborer une théorie unique avec des réponses et des formules pour tout, une sorte de socialisme de chaire moderne ou d’annoncer l’épiphanie d’une insurrection qui ne finit jamais d’arriver. » « il s’agit de sortir de la mentalité et la réalité capitalistes en s’inspirant de l’exemple historique d’expériences de vie en commun non capitalistes. L’œuvre révolutionnaire doit beaucoup restaurer, mais pour cela il faut redécouvrir le passé. L’oubli, c’est la barbarie. »

« Il est vrai que les oppositions anticapitalistes sont encore faibles et souvent récupérées mais si elles tiennent bon et dépassent le cadre local, avec un dérèglement capable d’anéantir les classes moyennes politiquement, elles peuvent saborder la fausse voie institutionnelle et le mode de vie industriel dépendant qui la soutient. Cependant, la crise en elle-même provoque la ruine et non la libération, … La crise est encore une crise en demi-teinte. Le système a atteint ses limites internes (stagnation de l’économie, restriction du crédit, accumulation insuffisante, diminution du taux de profit) mais pas encore les externes (énergétiques, écologiques, culturelles, sociales). Il faudra une crise plus profonde pour accélérer la dynamique de désintégration, rendre le système non-viable et propulser de nouvelles forces capables de reconstituer un tissu social avec des modes de vie fraternels, selon des règles non marchandes (comme en Grèce), et articuler une défense efficace (comme en Rojava). » Il faut « viser – dans la construction d’alternatives et la bataille quotidienne – l’érosion de toute autorité institutionnelle, l’aggravation des antagonismes et la formation d’une communauté enracinée, autonome, consciente et combative, avec ses moyens de défense disponibles. »

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« Les libertaires ne désirent pas survivre dans un système capitaliste inhumain à visage démocratique et encore moins sous une dictature imposée au nom de la liberté. Ils n’ont pas des objectifs différents des masses révoltées, alors ils ne doivent pas s’organiser à part, dans ou hors des luttes. Ils doivent juste rendre plus visibles les contradictions sociales en confrontant leurs idées avec les nouvelles conditions de domination capitaliste. Ils ne reconnaissent pas comme principes organisateurs de la société un quelconque contrat social, la lutte de tous contre tous ou l’insurrection bon marché, pas plus qu’ils ne se fondent sur le progrès, la nature, la religion, la tradition, la nation, le moi ou le néant. Ils se battent pour une nouvelle société historique sans séparations, libre de médiations aliénantes et de contraintes, sans institutions détachées et situées au-dessus d’elle, sans dirigeants, sans travail abstrait, sans salariat, sans individus narcissiques et sans classes. Le prolétariat existe uniquement dans le capitalisme, du fait de la division entre manuels et intellectuels. Il en va de même des conurbations, fruit de la séparation absurde de la campagne et de la ville. Le communisme libertaire est un système social caractérisé par la propriété communale des ressources et structuré par la solidarité en tant que lien essentiel. Là, le travail – collectif ou individuel – ne perd jamais sa forme naturelle pour une forme abstraite… La production ne reste pas éloignée des besoins et ses déchets sont recyclés. Les technologies sont acceptées pour autant qu’elles n’altèrent pas le fonctionnement égalitaire et solidaire de la société… La stabilité passe avant la croissance et l’équilibre territorial avant la production. Les rapports entre les individus sont toujours directs, sans médiation marchande, ainsi que toutes les institutions qui en dérivent, et cela non seulement en ce qui concerne les formes organisationnelles mais aussi en termes de contenus. Les institutions viennent de la société et ne s’en détachent pas. Une société autogérée n’a pas besoin d’employés ni de fonctionnaires puisque le public ne se sépare pas du privé. Elle met à côté la complexité et marche vers la simplification. Une société libre est une société fraternelle, horizontale et équilibrée. Une société désétatisée, désindustrialisée, désurbanisée et anti-patriarcale. Avec elle le territoire récupérera son importance perdue parce que, contrairement à la situation actuelle hors-sol, elle sera une société pleine de racines. »

* Tous les propos en italique dans cette partie sont de M. AMOROS.

1 _ On peut constater ceci chez les mouvements nationalistes ; surtout catalanistes.

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II_       Après avoir exposé cette théorie il en vint à cette gauche du capitalisme qui s’exprime en Espagne en particulier avec le parti Podemos.

Les militants de gauche (1) français sont transportés d’enthousiasme et voient dans Podemos un modèle et un grand espoir. Comparable à celui qui les animaient à l’élection de Tsipras en Grèce. Au point qu’après avoir écouté la conférence, l’un d’eux a pu dire sa déception : comment, après tout l’enthousiasme suscité par Podemos, supporter maintenant sa déception à l’écoute de Miquel Amoros ? Il n’y avait plus, dit-il en conclusion, qu’à se suicider ! Ceci dit avec humour, bien entendu. Effectivement, on pourrait comparer cela à la déception par rapport à la situation de l’URSS stalinienne – telle que décrite par le PCF, par exemple – quand quelqu’un apprenait ce qui s’y passait vraiment (2). Un enfant peut s’enthousiasmer pour ce qui est nouveau pour lui. Heureusement, ses parents seront là – espérons-le ! – pour tempérer ses ardeurs en lui donnant quelques précisions utiles à une meilleure appréciation des choses. Comme il est écrit dans un article de envieàBéziers on ne peut que dénoncer les illusions tenaces auxquelles les consciences infantiles veulent, faute de mieux, se rattacher : « ceux qui préfèrent les fictions apaisantes des enfants aux certitudes cruelles des adultes. » (3) Et, dans le cas de cette discussion sur la gauche citoyenniste espagnole, ce n’est guère les faits donnés par le conférencier ou le constat qui posait problème mais, dans une large mesure, le désarroi de se retrouver veuf de ses illusions. Il est vrai que, dans un monde où des économistes de gauche proposent de « réenchanter l’avenir » (4), on voit que …il n’y a que la foi qui sauve !

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Un autre allait demander après avoir exprimé là aussi son accord sur le point de vue exposé : « mais qu’est-ce que tu proposes ? » Là encore, avec une certaine ironie. Pensant sans doute qu’après des considérations aussi ‘pessimistes’ on devait être tout aussi désespéré qu’on s’était montré désespérant. Sans s’apercevoir que bien des alternatives avaient été exposées, comme le faisait remarquer une autre intervenante, plus attentive. Mais ce qu’ont toujours voulu les militants de gauche dans ce genre de discussion, c’est le programme du parti. Des projets pour (ou parfois contre) les élections, des alliances avec d’autres partis, une stratégie de conquête du pouvoir, etc… Or, de cela, évidemment, il n’en avait pas été question et donc, M. Amoros, à ses yeux ne proposait rien puisqu’il ne proposait aucun programme d’accession au pouvoir.

1 _ Nous avons appelé gauchistes – et cela n’a rien d’une insulte à notre avis – toute une frange de politiciens ou militants dont le positions se trouvent à gauche de celles du PS. On dira ‘militants de gauche’ puisqu’ils désirent ne pas être appelés ‘gauchistes’.

2 _ Certains (…nombreux ?) sont même allés jusqu’à conserver l’illusion qui leur permettait de rester dans le parti plutôt que de réagir et de devenir des « orphelins » sans le parti. « Il ne faut pas désespérer Billancourt ! » disaient les staliniens du PCF… Plutôt donc cacher la vérité sur ce qu’était vraiment le régime de l’URSS. Mais ça n’a pas empêché le couvercle de sauter sur la marmite et …l’URSS a implosé quand même.

3 _ « [La religion] n’a pas vocation dans nos démocraties et républiques laïques à organiser la vie publique et la vie sociale. » on peut se demander pourquoi ce ‘nos’. Les révolutionnaires revendiquent-ils la ‘démocratie’ et la ‘république laïque’ ? Drôle de démocratie.

4 _ https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/100216/pour-sortir-de-l-impasse-economique?utm_campaign=Quotidienne&utm_medium=email&utm_source=Emailvision&utm_content=20160210&xtor=EREC-83-[Quotidienne]-20160210

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III_           La gauche n’existe pas.

Selon un intervenant, il n’existe que DES gauches. On pourrait ajouter que « La gauche est une réalité complexe et mouvante, aux contours assez flous. » comme dit L. Lévy dans Cerises, organe d’une tendance du Front de gauche. Il n’y a pas que le contour, il y a surtout le contenu. Il n’y a qu’à voir le parti dit …socialiste. Mais on n’en voudra pas aux gens de gauche pour cette réalité mouvante, tout ce qui est vivant est changeant. Ce qui est plus problématique, c’est la conception politicienne qui habite les états-majors de la gauche avec leurs volontés d’hégémonie. Quand un idéologue de gauche dit que « les recompositions sont possibles. » il faut bien entendre que le stratège en question souhaite que la recomposition des ‘appareils’ de la dite gauche sera avantageuse pour sa chapelle. Le but de la politique dans cette gauche reste d’accéder à une hégémonie qui permettra la conquête du pouvoir. Sous prétexte que celui-ci donnera les moyens et les outils pour un changement effectif et ‘radical’ de la société. Depuis que ces partis de gauche bercent la foule de ce type d’illusions on pourrait penser qu’elles ne seraient plus opérantes mais on a vu qu’il n’en est rien.

Il y a, si l’on se donne le droit d’y penser, des convergences entre les diverses organisations qui gravitent dans le marxisme même si celui-ci se veut moderne et ouvert, démocratique et adapté à l’époque incluant écologie, féminisme, etc. Clairement, ce n’est pas un hasard si beaucoup d’organisations se sont retrouvés dans le Front de Gauche y compris en fracturant le NPA. Une de leurs préoccupations communes est d’accéder au pouvoir (comme Podemos on part ‘à l’assaut des institutions’) et d’y mener une politique sociale. Une vraie gauche – c’est bien ce que l’on entend très souvent : à opposer à la fausse qui s’est vendue au capitalisme. Ce sont des partisans de cette gauche-là que nous parlons.

On peut se demander quelle est la réalité et la fiction dans les objectifs communs à Podemos (et autres gauchistes) d’une part et aux révolutionnaires de l’autre. Qu’est ce qui nous séparent ?

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Dans la réappropriation des moyens de production qui est l’objectif littéral proclamé par les marxistes depuis un siècle – si tant est que les militants de gauche en sont là et ne se contentent pas de réformes ‘constitutionnelles’ du type VI° république – on peut évidemment trouver des points d’accord et de convergence. Mais que peut-il y avoir de commun entre un syndicaliste de la CGT (ou même de Solidaires) qui revendique – très légitimement, il faut bien (sur)vivre ! – une augmentation de salaire et un occupant du site de Notre Dame des Landes qui construit sa vie sur la ZAD en luttant non seulement contre l’aéroport mais bien contre le monde que cet aéroport sous-entend ? On est, bien sûr, dans des dynamiques pas vraiment convergentes. Seule l’idéologie pourrait les faire converger… mais dans le ciel des idées seulement. Si la première reste dans l’objectif d’aménager au mieux sa vie quotidienne dans le monde tel qu’il est aujourd’hui (1) il ne peut y avoir de convergence que factice – ou très provisoire ! – dès qu’il s’agira de lutte globale contre la civilisation capitaliste. « Libertad pointait du doigt [dans les premières années du XX° siècle] les limites du syndicalisme et le rôle contre-révolutionnaire qu’il jouait de par le fait qu’il s’employait à défendre les intérêts d’une corporation et par conséquent pouvait difficilement la remettre en question » (2) alors que « tous ces métiers sont d’ailleurs les conséquences directes de l’inégalité économique, c’est à dire de la propriété individuelle qu’ils ont pour but de sauvegarder et de légitimer. [Ces métiers] n’auraient aucune raison d’être dans une société d’hommes libres » (3)

Depuis trois décennies on nous répète qu’il n’y a pas d’alternative. Non seulement à droite mais aussi à gauche. Et l’extrême gauche, que dit-elle ? C’est bien la question. A la suite de ce qu’a énoncé M. Amoros dans sa conférence et du débat qui a suivi, nous allons essayer maintenant de préciser notre point de vue dans cet article.

(1) « Le sentiment commun ne peut s’élever au raisonnement et à l’analyse critique de la situation parce que cette prise de conscience ne peut se traduire par aucun changement dans la réalité. » B. Louart dans la revue « Notes et morceaux choisis » n°6 octobre 2004.

(2) Libertad faisait partie de cette mouvance anarchiste qui avait donné naissance au premier syndicat CGT que les syndicats allaient transformer quelques décennies plus tard en prototype de la « courroie de transmission » vers le Parti Communiste. Henri Mora _ L’inventaire n° 1

(3) Albert Libertad ( 1905) réédité dans « Le culte de la charogne » Ed. Agone

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IV _        Si pour l’extrême gauche (du capitalisme) il y a une alternative, il faut donc voir en quoi elle consiste et surtout en quoi elle diffère de la position anarchiste.

Grèce manifestation soutien à Nikos Romanos

On a évoqué la situation en Grèce pendant le débat. Voilà bien, dans l’attente que Tsipras et Syriza ont provoqué, deux visions bien différentes. Pendant six mois : de janvier 2015, élection de ces derniers, au « revirement » de mi-juillet 2015, le milieu gauchiste est resté en haleine. Enthousiasmé par l’habileté stratégique et les victoires alignées jusqu’au referendum par le nouveau premier ministre grec. Au point qu’on ne savait plus trop ce qui se passait dans le peuple de ce pays tant les yeux restaient braqués sur, hypnotisés par les discussions de ses dirigeants avec la « troïka » pour le rééchelonnement de la dette. Les luttes pour le salaire et la conservation des emplois, les occupations d’usine et leur remise en route avec de nouvelles productions, toutes les initiatives pour s’approprier les champs laissés en friche (1) et produire de quoi nourrir la population, tout ça a été oublié par les militants de gauche tenus en haleine devant le spectacle politicien. Les ‘anarchistes’ grecs (2) ont laissé les politiciens à leur politique et ont poursuivi ce à quoi ils étaient occupés : occupation de lieux de vie et d’usines, redistribution, recyclage des vêtements et autres marchandises, activités culturelles, etc. En somme, ils s’obstinaient à se « libérer […] de ces liens impersonnels passant par l’argent et le salariat, multiplier et enrichir les autres [liens] en faisant [eux]-mêmes au lieu de déléguer aux organisations. » (3)

On voit là une différence de sensibilité et d’appréciation importante. Alors que les uns ont misé sur la sphère ‘politique’ pour résoudre leur problème les autres ont poursuivi leur lutte quotidienne au point que certains ont été priés de ne pas en faire trop car, Tsipras étant au pouvoir…, n’est ce pas ? On nous rétorquera que Syriza a gardé assez de voix pour être réélu en septembre 2015. Certes, mais au pouvoir, pour quoi faire ? Certains électeurs ont compris que, contrairement à ce que pensaient les plus ‘extrémistes’ de ses partisans, il ne bousculerait en rien l’ordre social et ils ont voté pour celui qui apparaissait finalement comme le meilleur gestionnaire de la misère. Et du capitalisme, bien entendu. Pendant que certains de ses partisans déçus brûlaient le drapeau de Syriza place Syntagma, d’autres citoyens, étant du coup rassurés sur les intentions, devinrent des supporters dudit parti de gauche radicale (comme il a été convenu de l’appeler dans les journaux).

Miquel Amoros nous a cité tant d’exemples à propos de l’Espagne sur lesquels il n’est pas utile de revenir mais il serait bon de s’intéresser au texte de Vincens Navarro (4), présenté comme « le principal inspirateur du programme économique présenté par le parti espagnol Podemos », qui justifie l’attitude de Tsipras : il se devait de « continuer dans l’euro » (5) même si « continuer dans l’euro imposait de suivre pieds et poings liés ce qu’exigeaient les institutions européennes ». Ils ont perdu leur bras de fer avec la Troïka car « la majorité de la population comme le gouvernement Syriza croyaient que ces politiques d’austérité pouvaient être changées au sein du système actuel de gouvernance européenne ». Il s’est avéré qu’elles ne l’étaient pas. La croyance en une réforme possible des institutions européennes a été l’illusion directrice. Gauche radicale ou social démocratie ? pourrait-on se demander. Mais entre les deux y a-t-il une si grande différence que ça ? Voilà qui doit décevoir beaucoup de militants de la gauche radicale en France mais cet idéologue de Podemos nous citera plusieurs fois Marx et Engels, autant de ‘signes’ de sa …radicalité. « Syriza, nous dit-il, est une force politique démocratique et ne peut pas imposer une mesure d’une telle envergure sans l’appui majoritaire de la population qu’il entend servir. » Reléguant ainsi les luttes populaires aux seuls appuis éventuels aux partis ‘démocratiques’ qui les représentent, c’est à dire : eux, Podemos ou Syriza. Accéder au pouvoir d’État est, pour eux, la clé ouvrant la porte du changement social. Sans se soucier le moins du monde de la façon dont de multiples ‘représentants’ des classes laborieuses ont, par le passé, géré le capitalisme… (6). En fait, pour ces gens-là, l’État est un outil tout à fait neutre qui peut aider à la révolution. Piètre révolution !

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V_       En effet, il n’y a, dans cette gauche dite radicale, qu’une critique très timorée (7) de la mégamachine économique vu que celle-ci est, selon eux, la condition ‘sine qua non’ de l’avènement de l’émancipation. On a vu pourtant de quelle abondance le capitalisme est capable. Produire d’innombrables marchandises – de plus en plus souvent merdiques – et, pour réaliser ces productions, produire aussi des nuisances sans fin : déchets nucléaires, pesticides, OGM, etc. (8)

Aucune critique non plus de la mégamachine politique qu’est l’État avec sa tentaculaire administration. L’État, bien au contraire, est vu comme libérateur, c’est pour eux le pôle antagoniste à celui des multinationales qui n’écoutent que la voix du profit. Faut-il être si myope pour ne pas voir à quel point les États sont les remparts du capitalisme. Si les États sont les garants de quelques conquêtes sociales, dirons-nous, c’est seulement parce que les populations ont été jadis prêtes à les imposer et maintenant prêtes à les défendre. Le jour où on n’est plus capable de défendre la retraite à 60 ans, celle-ci s’éloigne de nous. État ou pas. On l’a vu. D’autre part, on a pu constater que les mouvements anti capitalistes les plus récents et les plus conséquents (les ZAD, les anti COP 21, …) ne font aucune confiance aux politiciens : ceux des partis traditionnels bien sûr mais aussi ceux des partis modernistes et citoyennistes qui restent incapables de s’opposer à la logique capitaliste d’une façon conséquente. Comme nous y invite Aurélien Berlan il faudrait se « délivrer de l’industrialisme et revenir à cet autre ‘socialisme’ que le succès des idées saint-simoniennes et marxistes a marginalisé : celui des briseurs de machines et des penseurs anti-étatistes comme Proudhon ou Leroux » (3)

graffiti plutot la vie

Ce n’est pas pour rien que Podemos se propose de monter à l’assaut des institutions. Dans les alliances soutenues par ce parti qui ont « pris d’assaut » les municipalités on a ceux qui veulent y ‘gérer’ au mieux les intérêts des couches les plus démunies – sincèrement sans doute pendant quelque temps – ils sont donc pour la paix sociale. Et d’autres qui veulent aider les initiatives populaires existantes à « obtenir des espaces d’où ils peuvent pérenniser leurs activités » (9). Pour ceux-là « la ville est le lieu privilégié du conflit, un perpétuel conflit social larvé » (9). Nous verrons bien ce que ces derniers parviennent à arracher aux premiers et si la situation créée permet de « créer un autre imaginaire de l’organisation du travail et de la vie quotidienne qui se détache de l’image générée par l’État classique » (9). Nous en doutons aujourd’hui fortement.

1 _ Le résultat de décennies de mondialisation agricole qui ont réduit l’agriculture grecque à bien peu de chose.

2 _ On ne pourra mettre tous les anarchistes dans le même panier ; nous parlons ici de ceux qui favorisent l’émergence d’une vie commune plus intense. Ces militants qui « n’appellent pas à restreindre les libertés, mais à regagner une liberté que le système étatique et capitaliste nous a ôtée, par le biais de la technologie et de la consommation. » voir (3)

3 _ Aurélien Berlan _ « Les derniers des hommes. »

4 _ http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/europe-grece-plan-b-une-reflexion-venue-despagne/7397047

5 _ c’est à dire : la zone euro.

6 _ Le parti communiste chinois, par exemple, est le gestionnaire du plus grand pays capitaliste contemporain. Sans état d’âme, semble-t-il.

7 _ …et très récente. On sait parfaitement prendre le train en marche quand on est dans un état major d’un parti de gauche. Il s’agit de prendre au vol les idées ‘porteuses’. Qu’elles soient excellentes ou aberrantes, d’ailleurs. Voyant la popularité de l’occupation de la terre à NDDL les modernistes de EELV ont finalement soutenu les occupants, après que le chefaillon local De Rugy a déclaré : « Les squats de maisons à NDDL ne servent pas la lutte des vrais opposants au projet d’aéroport que sont les agriculteurs, la population et les politiques ». Sa permanence a plusieurs fois été dégradée (déversement de fumier) par des opposants radicaux à l’aéroport. On remarquera que, pour celui-ci comme pour Mme Suzanne George, ex présidente d’ATTAC, la protestation contre le monde capitaliste ne passe que par des actions estampillées ‘politiques’, par le filtre des institutions …et donc non violentes.

On peut consulter sur le sujet l’article sur Notre Dame des Landes : http://faut-le-dire.over-blog.com/pages/ZAD_Notre_Dame_des_Landes_Comment_se_faitil_que_les_zadistes_aient_attire_tant_de_sympathie_-8444743.html

8 _ « Il n’y a pas, du reste, que les économistes pour croire à cette invariance des besoins. Les « progressistes » s’accrochent à cette idée que le système capitaliste malgré tous ses « mauvais cotés » apportent tout de même des innovations technologiques qui libéreront l’humanité. Il suffira donc – pensent-ils ! – que l’on s’approprie ces innovations (pour le moment propriétés d’une bourgeoisie dominatrice et prédatrice) pour trouver l’émancipation au bout du processus. Or, si les besoins sont relatifs à des structures sociales cela implique que ces besoins changent sous l’impulsion de la société et …qu’ils peuvent changer si la société change ! Deux idées que les « progressistes » ne peuvent pas atteindre tant ils sont convaincus que les besoins de voiture, de téléphone, etc… qui sont enfin satisfaits ont libéré les populations du manque. Une espèce de manque fondamental attaché à la nature humaine. Bourgeois et progressistes ont ceci en commun qu’ils pensent que la société industrielle a délivré les humains de la rareté des moyens de subsistance et des multiples objets que cette société produit. L’homme vivant dans une société précapitaliste – à les croire – ne peut être qu’un homme éprouvant le manque et donc éprouvant le besoin lancinant et permanent d’acquérir les « richesses » que le capitalisme produit. Une société d’abondance serait, pour les progressistes, le seul terreau sur lequel la société émancipée pourra naître. Terreau jamais réalisé ; mais ils le croient réalisable. » article « Croissance ou décroissance »

YANAMAMI PIROGUE

« Nous avons toujours eu beaucoup ; nos enfants n’ont jamais pleuré la faim, notre peuple n’a jamais manqué de rien…. Les rapides de Rock river nous fournissent en abondance un excellent poisson et la terre très fertile a toujours porté de bonnes récoltes de maïs, de haricots, de citrouilles et de courges. Ici était notre village depuis plus de cent ans pendant lesquels nous avons tenu la vallée du Mississipi sans qu’elle nous fût jamais disputée… Notre village était sain et nulle part, dans le pays, on ne pouvait trouver autant d’avantages ni de chasses meilleures que chez nous. Si un prophète était venu dans notre village nous prédire ce qui devait advenir, personne ne l’aurait cru. » Black hawk, chef des indiens Sauks et des Foxes.

A lire sur http://faut-le-dire.over-blog.com/pages/Croissance_ou_decroissance-8804398.html

9 _ Pablo Carmona, conseiller municipal de Madrid – qui vient d’une « tradition libertaire » – dans CQFD, novembre 2015.

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VI_       Concluons :

Le mouvement révolutionnaire est aujourd’hui largement minoritaire.

A un moment où « renverser ce système est pour l’humanité une question de vie ou de mort » cela semble un constat assez pénible à faire mais la lucidité est tout de même la meilleure option. La voix politicienne est épuisée …depuis longtemps ! concrètement, les initiatives radicales – Notre Dame des Landes, par exemple – montrent aujourd’hui la voie bien que les idéologies, de par leur nature, essaient de ‘couvrir’ celles-ci de leur voile explicatif.

Encore et toujours, il est nécessaire de s’impliquer dans la recherche de l’autonomie. Tant individuelle que collective. Renouer avec un « idéal d’autonomie basée sur l’indépendance matérielle, avec ce qu’il implique en termes de critique du salariat et de valorisation de l’autoproduction » (1). Au XIX° siècle déjà, certains prolétaires préféraient le petit artisanat plutôt que le travail en usine car celui-là permettait au moins quelque liberté alors que l’usine ne produisait que la soumission aux normes de celles-ci. Bakounine moquait Marx qui déniait tout rôle révolutionnaire à ceux qui choisissaient une telle option. Le XX° siècle a montré combien la grande entreprise, la collectivisation par le biais des grosses administrations a été l’impasse du siècle (1). Il n’y a rien à attendre du progrès industriel et de l’abondance promise par le système car il n’y a objectivement aucun état d’abondance possible. Le capitalisme est précisément ce mouvement vers une abondance qui ne peut être qu’un mirage.

Il n’y a rien non plus à attendre de l’État qui a toujours été le régulateur du système et le lieu où s’enterraient les tentatives de certains ‘révolutionnaires’. Le lieu de la dépossession où chacun remet sa liberté à l’immense machine de pouvoir. « L’ action directe est contradictoire avec le fonctionnement des agrégats démocratiques dont le mécanisme obligé est le système représentatif qui implique, à la base, l’inaction des individus. Il s’agit d’avoir confiance en ses représentants ! de s’en rapporter à eux ! de compter sur eux ! de les laisser agir ! » (2)

L'Illustration. Dossiers MS

L’Illustration. Dossiers MS

La lutte aujourd’hui passe par la nécessité d’identifier partout et toujours le système sous ses diverses manifestations. « Contre l’aéroport ? …ET SON MONDE ». Si convergence il doit y avoir, c’est grâce à l’évidence de ce qu’il y a de commun entre toutes ces luttes. On ne fera jamais converger une lutte salariale où chacun défend son outil de production de pesticides ou de biotechnologies avec une lutte contre le saccage d’un territoire.

Éviter d’« agglutiner les salariés pour les adapter au sort auquel les a condamnés la société bourgeoise » (2), et œuvrer pour l’émancipation individuelle et collective qui passe par la lutte obstinée contre le système. Et ainsi « agir directement, sans intermédiaire, sans se reposer sur autrui du soin de mener à bien les besognes nécessaires » tant pour satisfaire ses besoins que pour l’action collective. (2)

1) Le « productivisme industriel [est] incompatible avec la liberté individuelle et collective (puisqu’il suppose une centralisation et un renforcement du pouvoir, comme toutes les expériences communistes du XXe siècle l’ont montré) » Au. Berlan

2) Émile POUGET _ L’action directe (1904)